Giuseppe TOMASI di LAMPEDUSA - Le Guépard
Il n’est pas nécessaire de décrocher des diplômes lorsqu’on poursuit des études : cet aristocrate italien en fournit la preuve. Né le 23 décembre 1896, à Palerme, Giuseppe Tomasi entreprend un cursus scolaire puis universitaire qu’il enrichit à Gênes, Rome et Palerme, en droit puis en lettres, et qu’il reprendra une fois la Première Guerre mondiale terminée, sans jamais le couronner.
Fait prisonnier par les Autrichiens, fin 1917, à l’issue de la bataille de Caporetto, il parvient à s’évader et rejoint l’Italie à travers les montagnes. La paix revenue, il s’installe en Sicile mais multiplie les voyages, hantant les grandes bibliothèques et les librairies des principales capitales européennes. Familier des œuvres de Baudelaire, Tolstoï, Dostoïevski, Greene et Joyce, cet autodidacte se verra autorisé dans les années cinquante à enseigner la littérature française et anglaise.
En attendant, soucieux d’occuper une place sur la scène artistique italienne, il publie sous un pseudonyme, entre 1922 et 1924, plusieurs articles et deux essais consacrés à William Butler Yeats et Paul Morand. L’année suivante, lors d’un séjour à Londres, il rencontre une brillante intellectuelle d’origine allemande, Licy, qu’il épouse sept ans plus tard.
En 1934, à la mort de son père, Giuseppe Tomasi, enfant unique, hérite des titres de Duc de Palma et Prince de Lampedusa. Une fois la première rédaction du Guépard terminée, Giuseppe Tomasi di Lampedusa achève deux recueils de nouvelles, Le bonheur et la loi, puis Le professeur et la sirène, ainsi que le premier chapitre de ce qui aurait dû être son deuxième roman, Les chatons aveugles.
Ce n’est que tardivement, en 1954, à l’âge de cinquante-huit ans, que cet érudit entreprend l’écriture du Guépard, manuscrit qu’il met deux ans à terminer. Seuls deux éditeurs en reçoivent un exemplaire. Aucun ne donne suite. L’auteur en conçoit une profonde amertume et meurt, à Rome, d’un cancer du poumon, le 23 juillet 1957.
À l’automne de cette même année, la fille du philosophe Benedetto Croce, Elena, transmet le texte à l’un de ses amis, Giorgio Bassani, directeur de collection chez Feltrinelli. Le 11 novembre 1958, Le Guépard est publié à titre posthume et devient rapidement un succès de librairie, salué par la critique.
L’adaptation cinématographique de l’ouvrage par Luchino Visconti, avec Burt Lancaster, Alain Delon et Claudia Cardinale, reçoit la Palme d’or du Festival de Cannes en 1963.
Construit comme une valse à trois temps – universel, sociétal et personnel – ce roman n’est ni une autobiographie, ni un récit historique, même si le personnage principal, qui se voulait être l’arrière-grand-père de l’auteur, traverse le Risorgimento, période cruciale pour qui souhaite comprendre l’Italie, ses faiblesses politiques, sa partition sans cesse renouvelée, ses freins et ses élans. « Si nous voulons que tout reste tel qu’il est, il faut que tout change. » Cette phrase, prononcée par l’un des héros, le jeune et sémillant Tancredi parti à la guerre aux côtés de Garibaldi, fit couler beaucoup d’encre, alimenta autant de polémiques que d’interprétations dans la mesure où elle replace la révolution italienne, et avec elle toutes les révolutions, dans le creuset réactionnaire d’une noblesse décadente et l’arrivisme d’une bourgeoisie boursouflée.
Le Guépard retrace la vie de Don Fabrizio Salina, aristocrate de haute stature, mais il fait aussi et surtout de la Sicile, sa terre d’élection, un personnage à part entière, à la fois excessif et passif. Dans une langue somptueuse où se suivent les adjectifs à mesure que se dissout la syntaxe, musique incantatoire dans laquelle les phrases racontent une profonde culture semée d’airs d’opéra, de citations latines, d’esprit patoisant autant que d’expressions anglaises, allemandes et françaises, l’auteur fait danser les planètes autour d’un astre, tourner les caractères par un effet d’attraction-répulsion au centre duquel trône le patriarche Salina, tour à tour magnifique, ironique, lointain et sombre, à mesure qu’avance le récit.
Situé en 1860 parce qu’il faut bien planter un axe, ce texte étire le temps sur près d’un demi-siècle en amont et en aval, jouant avec l’Histoire, la grande, pour mieux évoquer ce que nous ne percevons pas assez de la vie et trop confusément de la mort. Les personnages, y compris le chien Bendico dont la place est centrale, ne paraissent se mouvoir que dans la métaphore, ne racontent qu’en creux, suggèrent plus qu’ils ne montrent. Voici donc un monde où nonchalants et orgueilleux, naïfs et calculateurs, médiocres et vaniteux s’entremêlent sous les ors de lieux qui décrépissent de page en page.
Ce livre cossu est trop hétéroclite pour séduire. Ses parties – huit en tout – nettement séparées, sont autant de tableaux à entrées multiples, ses descriptions massives et compactes, autant de segments autonomes qui peuvent nuire à la perception d’ensemble de l’architecture. Il faut alors les imaginer comme les colonnes qui soutiennent un palais baroque.
Si la démesure d’un phrasé d’abondance obstrue l’accès immédiat à ce monument classé de la littérature italienne, méditations et révélations regorgent d’humour et de lyrisme, de poésie, de sensualité et d’aphorismes caustiques qui soulignent à rebours le peu d’épaisseur d’une caste empaillée assistant, instable et mélancolique, à sa lente disparition.